Résumé :
Durant la première décennie du XIXème siècle, les boucliers étaient abondants dans la région occidentale des îles Salomon. Dans les îles de Nouvelle-Géorgie et de Santa Isabel, deux catégories de boucliers, les uns faits d’osier et de fibre, les autres d’écorce, se distinguent par un décor élaboré particulier composé d’incrustations de petits fragments de coquille de nautile. Cet article est consacré à l’étude de ces boucliers uniques dont deux sont ici illustrés pour la première fois, l’un acquis par Julius Brenchley en 1865 et l’autre, tout aussi ancien, découvert récemment par Kevin Conru.
Dès l’origine et avant l’apparition des armes à feu, les boucliers étaient activement utilisés lors des combats pour se protéger des flèches et des lances. Même après avoir perdu leur rôle protecteurs, ils conservèrent une importance sociale et rituelle pour leurs propriétaires qui ne se déplaçaient pas sans eux. Le premier représentant de la Couronne britannique sur l’archipel, C. M. Woodford, en témoigne: “Tout homme quel que soit le trajet qu’il doit parcourir porte un bouclier et une hache d’environ un mètre de long” (Woodford, 1890, p.22). Plus récemment, l’importance de ces boucliers m’a été confirmée par Faletau Leve, de Munda (Lagon de Roviana). Leve possédait un bouclier en fibre très abîmé dont il pouvait retrouver la trace des propriétaires sur cinq générations. Il projetait de le donner à son fils lorsqu’il jugerait celui-ci prêt à le recevoir.
Aujourd’hui, ces boucliers sont conservés dans des musées ou des collections privées où ils sont sans restrictions exposés aux regards d’un public bien différent de celui pour lequel ils furent originellement fabriqués. Suspendus à un mur ou protégés par des vitrines, ils ont troqué leur fonction première, active, contre un rôle passif d’objet sur lequel le regard passe brièvmenr ou au contraire s’attarde en un examen minutieux. Ils sont aussi privés d’un élément essentiel les caractérisant autrefois: le mouvement spectaculaire lié à leur utilisation belliqueuse. Au combat et dans les cérémonies rituelles prédédant les affrontements, les hommes exécutaient toutes sortes de mouvements d’esquive, se cachaient derrière les boucliers, jetaient un oeil par dessus, l’essemble accompagné parfois d’expressions terrifiantes.
Indépendamment de tout époque, ces boucliers sont toujours les messagers, par l’intermédiare de leurs motifs éclatants, d’une inaliénable puissance.