Par Alessia Borellini, Chercheur associé au Museo delle Culture de Lugano en Suisse.
Résumé:
Cet article à pour objectif d’éclairer les origines de l’intérêt de Peggy pour l’art tribal et d’examiner l’évolution d’une passion « secondaire » chez une collectionneuse fameuse pour sa collection de chefs-d’œuvre d’art moderne et contemporain. Son attachement pour ce qu’elle appela toujours les arts « primitifs » se développa dans le contexte du goût pour l’exotisme à la mode dans les cercles qu’elle fréquentait. Certaines photographies anciennes –dont la série prise dans les années 1960 dans les salles du Palazzo Venier del Leoni– laissent cependant penser que sa curiosité envers les arts et les cultures non occidentales est très ancienne, et que le rapport entre la célèbre mécènne et ses œuvres étaient des plus intimes.
Peggy découvrit véritablement l’art tribal à l’occasion de sa relation avec Max Ernst. Sa brève et tourmentée liaison avec l’artiste surréaliste commença en 1941. Féru d’art tribal, Ernst n’arrêtait pas d’acheter de l’art tribal auprès de ses marchands attitrés, dont un juif berlinois exilé aux Etats-Unis du nom de Carlebach. À peine avait-il vendu une de ses toiles qu’il investissait tout son argent dans des sculptures amérindiennes et océaniennes, remplissant la maison d’œuvres avec lesquelles Peggy devint familière. C’était une époque qui vit les balbutiements de l’intérêt pour les arts « primitifs » en Amérique avec, en particulier, la publication de la synthèse de Robert Goldwater, Primitivism in Modern Art (1938), qui, largement diffusée, suscita l’intérêt d’un vaste public de collectionneurs fortunés jusqu’alors inconscients des réalisations artistiques de ces peuples.
La liaison de Peggy Guggenheim et de Max Ernst prit fin en 1942. Il partit en emportant toute sa collection d’art tribal. Quelques années plus tard, elle quitta l’Amérique pour s’installer à Venise. À la fin des années cinquante, elle commença à s’intéresser à l’art tribal, de manière directe, cette fois. Au cours d’un long voyage à travers le Mexique et les États-Unis au printemps 1959, elle visita le nouveau Solomon R. Guggenheim Museum de New York ainsi que la Fondation Barnes et le Musée de Philadelphie. Elle rendit également visite à Carlebach et acheta ce qui formera le noyau de sa collection d’art tribal : douze sculptures d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie, dont trois terres cuites nayarit du Mexique, une « fausse tête » péruvienne, un poncho en plumes, un costume de danse amazonien et deux sculptures malanggan de Nouvelle-Irlande, ainsi que (probablement) un masque d'épaules d'mba un reliquaire kota et un bouchon de flûte figuratif en provenance de la région du lac Chambri, Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Ses Mémoires dévoilent deux raisons qui la poussèrent, dix-sept ans après sa séparation d‘avec Max Ernst, à repeupler sa maison d’art tribal. La première est psychologique : ces objets lui offraient une sorte de rédemption la réconciliant avec un épisode traumatisant, reconstruisant ainsi une version de son existence passée, mais sur un mode plus harmonieux. La seconde est économique : elle comprit qu’en se consacrant à l’art tribal elle pouvait constituer une collection sans engager les sommes folles que réclamait le marché de l’art dans d’autres domaines.
Au fil des années, Peggy étoffa sa collection, pièce par pièce, jusqu’à posséder une cinquantaine d’œuvres. Les deux tiers sont toujours dans la collection vénitienne. Le reste est allé à ses héritiers. Vingt pièces figurent dans le premier grand catalogue consacré à la collection de Venise, publié par Nicolas et Elena Calas, dans un chapitre intitulé Primitive Art qui leur est consacré à la fin de l’ouvrage.
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