Introduction :
La sculpture de la région de l’Ubangui – située au nord de la République Démocratique du Congo (R.D.C.), et au sud de la République centrafricaine et du Soudan – demeurait le dernier ensemble important non étudié d’Afrique Noire. L’ethnographie coloniale, instruite par une esthétique insensible à son efficience, lui témoigna peu de considération. Bien qu’entrée dans les collections d’amateurs illustres dès le début du XXème siècle, elle passa pour frustre, naissante ou décadente. L’absence de collectes et d’études en temps utile fit ignorer les expressions des Banda ou des Mbanza de R.D.C., pourtant réputés sculpteurs.
Pour apprécier la sculpture ubanguienne, singulièrement active mais élémentaire, il nous fallait dépasser l’esthétique de la forme qui l’avait ignorée – l’esthétique occidentale – pour accéder à une esthétique de la force qui puisse l’assumer. Une telle esthétique se développe depuis près de quarante ans, elle est scientifique. Aux registres à travers lesquels notre esthétique philosophique rencontrait l’art, celui des contenus ou du sens (représentation, signification, intention) et celui des moyens (poïétique ou schématique des formes), le penseur Jean Guiraud ajoute celui des forces ou de l’énergétique. Guiraud constate, en effet, à travers les œuvres majeures de toutes les cultures et de toutes les époques, l’efficience du concept de force dans lequel le temps et l’espace se confondent. Nous percevons des formes. Mais toute découpe en formes actée participe d’un ensemble en interaction spatiale ; la sculpture est un combiné de facteurs hétérogènes totalisés en volumes. Par divers écarts et rythmes, assimilations et contrastes ou paradoxes, ces facteurs outrepassent l’ordre des formes pour accéder à celui des fonctions, dont l’activité nous fait éprouver l’œuvre accomplie.
La sculpture ubanguienne présente la dynamique créatrice d’une vaste mosaïque ethnique. Nous n’en connaissons que d’ultimes témoignages. Les fondements de cette statuaire peuvent encore être perçus, ce pourquoi elle a été dite naissante. Son homogénéité relève de la rigueur de sa pratique et du sujet qui la mobilise toute entière : la figure humaine dressée, dont le mouvement s’identifie à la verticalité de l’arbre. Cette sculpture perpétue son profond archaïsme jusque dans ses expressions les plus élaborées. Sans être abstraite, elle est synthétique ; une tendance qui répond au caractère généralement symbolique de son imagerie invoquant l’univers inconnu des ancêtres et des esprits. Sa simplification recherche la vibration, l’amplification, la densité, l’énergie : c’est-à-dire, la prégnance ou l’impact.