Par Bérénice Geoffroy-Schneiter
Introduction
C’est une passionnante et troublante réflexion que nous livre l’exposition du musée de Tervuren orchestrée par l’anthropologue et historienne de l’art Anne-Marie Bouttiaux. Confrontant quelque cent quatre-vingts masques africains traditionnels – issus des collections prestigieuses de l’institution belge mais aussi d’autres collections, muséales ou privées – avec les œuvres d’artistes contemporains nés sur le continent noir, la conservatrice des lieux interroge, non sans malice, les différents prismes à travers lesquels ces objets ont été collectés, regardés, jugés, analysés. Car au-delà des intentions rituelles qui ont présidé à leur création, ces objets transplantés dans nos collections depuis plus d’un siècle nous en apprennent autant sur nous-mêmes que sur ceux qui les ont sculptés et portés…
C’est d’abord une photo qui accroche le regard du visiteur, suscitant un malaise, ou une interrogation amusée, c’est selon : on y voit un certain G. De Witte, casque colonial vissé sur la tête, poser au beau milieu d’une série de masques tshokwe comme autant de « trophées ». L’homme, il est vrai, avait posé ses valises en Afrique centrale au début des années trente pour y traquer un tout autre type de spécimens. Travaillant comme herpétologiste en zoologie, G. De Witte connaissait davantage les subtilités des reptiles que celles des masques de cette région sud-ouest de l’actuelle République démocratique du Congo, même s’il en assura la collecte de façon extrêmement scrupuleuse et documentée, offrant des archives de grande qualité à l’institution belge. Réalisées en fibres végétales et en résine sur lesquelles se greffent des éléments de papier, de tissus et parfois même de plumes, ces « icônes » de l’art africain étaient originellement des acteurs essentiels des cérémonies de la société masculine mukanda. Désormais prisées par les collectionneurs pour la force plastique qui s’en dégage et la hardiesse de leur polychromie, elles apparaissent néanmoins sur ce cliché comme des êtres désincarnés, fantômes spoliés de leur contexte et des cérémonies qui les ont vus danser…
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