par Nicolas Cauwe
(Résumé)
En 1932, Paul Rivet, directeur du musée du Trocadéro, avait eu l’occasion de prendre connaissance des travaux d’un linguiste amateur, qui signalait les étranges ressemblances entre les signes gravés sur des tablettes en bois rongorongo de l’île de Pâques et « l’écriture » de la civilisation de l’Indus (entre les Ve et IIIe millénaires avant notre ère). Si l’idée paraît totalement fantaisiste aujourd’hui, au début des années trente, le discours pouvait encore en convaincre quelques-uns. Aussi, Rivet voulut-il organiser une expédition dans le Pacifique afin de tirer l’affaire au clair. Il eut rapidement la complicité du Belge Henri Lavachery et, en 1934, naquit l’une des plus célèbres missions d’étude sur l’île de Pâques, encore connue aujourd’hui sous le nom « d’expédition franco-belge » et dont les résultats furent sans rapport avec la problématique qui en suscita l’origine. Le voyage se solda également par l’entrée à Bruxelles d’une des fameuses statues de l’île de Pâques. Loin d’un chapardage, il s’agit d’un don du gouvernement chilien à la Belgique. La France reçut semblable présent, mais l’ethnologue Alfred Métraux, qui représentait le musée du Trocadéro, préféra se contenter d’une tête — d’une taille appréciable cependant —, trouvée sur la côte nord de l’île, sur la plage royale d’Anakena ; pièce qui aujourd’hui se trouve exhibée au pavillon des Sessions du Louvre. De son côté, Lavachery, personnage plus romantique et toujours optimiste, persuada le capitaine Van de Sande, commandant du Mercator, le navire-école de la marine marchande belge venu reprendre l’expédition, d’embarquer un géant de près de six tonnes. L’opération ne fut pas aisée et faillit tourner court, mais la ténacité des marins autant que l’acharnement de Lavachery eurent le dessus. En fin de compte, le mardi 14 mai 1935, après un peu plus de quatre mois de navigation, le Mercator, tiré par un remorqueur, entrait dans le bassin du Yacht-Club de Bruxelles pour y déposer sa précieuse cargaison.
À l’époque, l’événement fut de taille et la presse en fit de larges échos. Lavachery, « l’homme de Pâques », eut même droit à sa caricature en couverture du Pourquoi pas ?. L’occasion fut vite mise à profit et, le mardi 28 mai 1935, soit quinze jours seulement après l’arrivée du Mercator, ministres, intellectuels, artistes et public de tout bord se précipitaient aux musées royaux d’Art et d’Histoire pour admirer les merveilles rapportées de l’île de Pâques.
Si la statue colossale était le clou du spectacle, on en savait bien peu de chose. Lavachery avait scrupuleusement noté l’emplacement d’où il l’avait enlevée, aux abords du seul village de l’île, Hanga Roa, tandis qu’il avait enregistré les noms que la population donnait à cette impressionnante effigie5. Trois patronymes furent ainsi consignés — hanga one one, pohu et puhakononga —, dont la signification était partiellement obscure, sinon que les Pascuans considéraient la statue comme la représentation d’un dieu des pêcheurs de thon.
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